Imagine un peu le tableau: tu achètes une entreprise au bord du gouffre, tu y injectes tes économies pour moderniser l'outil de production, et quelques années plus tard, l'État décide de reprendre les clés sous prétexte que ton activité est devenue trop stratégique pour rester entre des mains étrangères. C'est exactement le scénario très tendu auquel fait face le groupe chinois Jingye avec sa filiale British Steel, relançant par la même occasion le grand débat sur la souveraineté industrielle et la sécurité de nos propres investissements. Ce bras de fer sino-britannique nous rappelle que dans le capitalisme moderne, la frontière entre propriété privée et raison d'État est de plus en plus poreuse.
Un feuilleton industriel sur fond de transition forcée
Dans les faits: Le groupe chinois Jingye, qui avait racheté le sidérurgiste britannique British Steel en 2020 (il y a ≈ 4 ans) pour le sauver de la faillite, se retrouve aujourd'hui dans une position intenable. Le gouvernement britannique, désormais mené par K. Starmer, fait face à une urgence absolue: décarboner la production d'acier tout en sauvant les emplois dans les régions industrielles historiques. Sauf que pour remplacer les vieux hauts-fourneaux polluants de Scunthorpe par des fours électriques plus propres, il faut des montagnes de subventions publiques que Londres rechigne à verser à un acteur chinois. Devant l'impasse, l'idée d'une nationalisation partielle ou d'une reprise de contrôle par l'État fait son chemin, provoquant la colère de Jingye qui exige désormais une compensation financière à la hauteur de ses efforts. Le géant chinois Jingye estime que la nationalisation larvée ou le rachat forcé de ses actifs sidérurgiques par l'État britannique impose une compensation financière à la hauteur de ses investissements passés. Les dirigeants chinois affirment avoir déjà injecté des sommes colossales (≈ 2 milliards de livres sterling selon leurs calculs) pour maintenir le site en vie et ne comptent pas se laisser dépouiller sans combattre.
Quand le risque souverain s'invite dans les démocraties occidentales
Un peu de recul. Pendant des décennies, nous avons appris, en tant qu'investisseurs, à surveiller le risque politique uniquement dans les pays émergents (les nationalisations soudaines de mines ou de puits de pétrole en Amérique du Sud ou en Afrique, c'était presque un classique de la gestion de portefeuille). Mais aujourd'hui, le vent a tourné. La transition écologique et la guerre froide technologique entre l'Occident et la Chine poussent les pays développés à adopter des méthodes interventionnistes musclées. Cette affaire illustre le retour en force du risque politique dans les pays développés, où la transition écologique sert de prétexte aux États pour reprendre le contrôle d'industries stratégiques. Le cas de British Steel montre que posséder des infrastructures critiques (qu'il s'agisse d'acier, d'énergie ou de réseaux de transport) expose les actionnaires privés à des décisions étatiques arbitraires. Pendant que ces tractations géopolitiques agitent l'industrie lourde, les marchés financiers affichent d'ailleurs une certaine prudence: le CAC 40 recule à 8 339 pts (-0,5 % / 24h) et le S&P 500 cède du terrain à 7 458 pts (-1,0 % / 24h). Même le secteur des crypto-actifs montre des signes de nervosité, bien que le Bitcoin surnage à 64 657 $ / 56 533 € (+1,1 % / 24h).
Comment naviguer dans ces eaux troubles avec nos portefeuilles
Et maintenant ? Pour nous, qui cherchons à placer notre argent intelligemment, ce conflit est une formidable leçon de gestion des risques. Dès qu'un secteur industriel dépend des subventions de l'État pour survivre ou pour opérer sa transition verte, l'investisseur privé n'est plus vraiment le seul maître à bord. C'est le cas de l'acier européen, mais aussi de l'automobile électrique ou des semi-conducteurs. Si les choses tournent mal, ou si la couleur politique du gouvernement change, les règles du jeu peuvent être réécrites en un claquement de doigts. Pour nos portefeuilles, cela rappelle qu'il faut exiger une prime de risque supérieure sur les valeurs industrielles ultra-dépendantes des subventions publiques et des décisions politiques. Mieux vaut parfois se tourner vers des entreprises moins soumises aux caprices de la régulation étatique (même si, soyons honnêtes, aucun secteur n'est totalement à l'abri du grand retour des frontières économiques). En attendant, le feuilleton British Steel ne fait que commencer, et les avocats d'affaires des deux camps s'apprêtent à passer de longues nuits blanches pour chiffrer la facture de ce divorce industriel complexe.
Bref. Quand l'État siffle la fin de la récréation sous couvert de souveraineté nationale, ce sont toujours les actionnaires privés qui trinquent (et qui doivent batailler pour récupérer leurs billes).
Ceci n'est pas un conseil en investissement.